La Marmotte "casquée"
Par Laurent Devoyon le samedi 3 juillet 2010, 22:25 - Cyclosportive - Lien permanent
4h40 du matin. Ça y est c'est le jour J, 7 mois que j’attendais cela, 7 mois aussi que je la redoutais.
Cette dernière semaine a été compliquée à gérer à cause notamment d'un problème de cadre, qui m'a contraint à le remplacer dans l'urgence. J'attaque donc cette Marmotte, cette première Marmotte, avec un cadre neuf, réglé du mieux possible mais un cadre avec lequel je n'ai pu faire que 4h de vélo. C'était ça où prendre le risque de partir avec un cadre fissuré.
Je rentre dans l'inconnu. C'est ma première cyclo de (haute) montagne. Je me suis fixé un objectif, très ambitieux: finir en moins de 8h29. Pour arriver à cela il ne faudra subir aucune défaillance. Je me dis aussi que le plus important est de finir. Si par contre je dépasse les 10h, je serai très déçu.
Un rapide petit déjeuner et j'enfile ma tenue « Je Porte un Casque »
Le rendez-vous avec Eric est donné à 5h45 sur le parking de l’hôtel, à Rochetaillée. En arrivant je découvre le père d'Eric en train de remplacer la chambre à air d'une des roues. Il vaut mieux que ça arrive maintenant.
6h00. Nous prenons la route de Bourg d'Oisan à une allure très tranquille, juste de quoi réveiller les muscles.
6h40. Je croise Laurent L et Laurent G à l'entrée du sas de départ. J'ai l'esprit un peu loin de la course pour l'instant car ma femme vient de m'annoncer que la voiture « déconne » de nouveau. Il ne manquait plus que cela. Il va falloir que j'occulte cette donnée dans quelques minutes: il faut que je sois concentré à 100%.
7h00. Je suis dans le sas depuis quelques minutes, au milieu des hollandais, espagnols et autres italiens. Je n'entends plus parler français. Ambiance incroyable. Pour le moment je suis plutôt détendu, bien plus qu'a mon habitude. Mon coeur bat à « seulement » 95 puls. Un coup d'oeil au compteur de mon voisin italien me montre que ce n'est pas le cas de tout le monde...
7h05. On est pas encore parti et là je commence à stresser véritablement. 110 puls.
7h10. Ça y est ! C'est parti pour 174km et 5000m de dénivelé. Les premiers kilomètres sont avalés à grande vitesse, et j'essaye tant bien que mal de m'abriter le plus possible. Dans les lacets du barrage du Verney, j'entends mon prénom. Je lève la tête vers le lacet du dessus et je vois Eric en train de me faire signe, bien placé comme il se doit en tête de peloton.
Le début du Glandon se fait au milieu de la foule, et il faut parfois slalomer pour avancer. Je monte bon train, surement même un peu trop vite trop vite. Laurent G me dépasse en m'encourageant. Au fil des kilomètres le peloton s'étire pour ne former que de petits groupes.
Une petite descende très sinueuse et pentue rompt la monotonie de l’ascension. Je m'étonne de suivre et même doubler quelques coureurs dans celle-ci, moi qui suis un piètre descendeur. Les rampes, qui arrivent après, sont dures et je peine à retrouver mon rythme. La forêt qui nous abritait jusqu'alors disparaît pour laisser place d'abord au vide, puis à de verts alpages. Je savoure cet instant en regardant le paysage magnifique. Que la montagne est belle.
Un carrefour : nous prenons à gauche. Il y a beaucoup de spectateurs, majoritairement hollandais pour nous encourager. Je sais que le sommet approche et je relance en danseuse. Un coup d'oeil à mon compteur: 1h44. Premier doute. Je sais que je viens de monter beaucoup trop vite. Au moins 10 minutes plus vite qu'il n'aurait fallu. J'espère que cela n'aura pas de conséquences pour la suite. En tout cas pour le moment tout va bien.
Je m'engage prudemment dans la descente que l'on m'a annoncé comme un peu difficile. La vue est bien dégagée et les virages bien que serrés ne sont pas piégeux. J’accélère un peu sans prendre de risque. Peu à peu la forêt vient de nouveau assombrir la route. La circulation automobile, dans les deux sens se fait de plus en plus présente. La route n'est pas en très bon état. Ces trois ingrédients réunis font que je me sens moins à l'aise. Néanmoins peu de cyclistes me doublent et au détour de quelques lacets je vois qu'ils sont une dizaine dans ma roue. Je ne dois pas si mal descendre que cela.
Quelques dos d’ânes bien marqués nous mènent au tapis de chronométrage de Sainte-Marie de Cuines. La route s’aplanit. La première descente a été correctement négociée, je suis satisfait. La chaleur commence à se faire sentir. Je sais que la vallée de la Maurienne est longue et je pense à m'alimenter et à boire. Les hollandais prennent la direction des opérations. Point d'eau je m'arrête pour remplir les bidons. De l'eau fraiche ça fait du bien, mais mon groupe est déjà loin. Je roule seul un petit moment. La sensation de rouler sur une autoroute est désagréable. Les voitures me frôlent. Une horde de hollandais me dépasse et je m'accroche au wagon. J'ai du mal à suivre l'allure mais le pied du télégraphe est déjà en vue.
Ce col est censé être le plus facile de la journée, pourtant je n'arrive pas à prendre un rythme convenable. Je me fais doubler de toute part. Désormais il fait très chaud, et mes bidons se réchauffent aussi vite qu'ils se vident. A quelques encablures du sommet, la circulation automobile et cycliste est arrêtée par un feu rouge, bien gardé par la gendarmerie. Je passe au feu orange. Ouf ! Il s'en est fallu de peu pour que j'attende un second tour...
Le sommet du télégraphe est atteint après 4h d'efforts, et je me sens déjà bien émoussé. La seconde partie de la Marmotte risque d'être délicate à gérer. Le temps de remplir les bidons, d'échanger 3 mots avec Laurent L qui vient d'arriver à son tour, et me voilà déjà dans la rapide et courte descente vers Valloire. A peine de quoi récupérer.
A la sortie de la bourgade, une crampe m’électrise la cuisse droite. Je suis arrêté net. J'en mord le câble de dérailleur qui sort des cocottes ! Un hurlement plus loin je repars, très inquiet. C'est la première fois que cela m'arrive. J'avais décidé de faire l'impasse sur le ravito mais je préfère y faire une petite halte. Des bananes, j'en mange quelques morceaux, je crois me souvenir que c'est un fruit anti-crampes. Les barres de céréales que j'avais emportées ayant du mal à passer à cet instant, je prends aussi un morceau de pain et une portion de camembert.
Je repars au même instant qu'une hollandaise qui donne un rythme qui me convient bien. Je prends la roue. En tant normal, j'aurais pris mon quota de relais mais là, en désespoir de cause, je fais le rat. D'ailleurs je ne suis pas le seul à la vue du petit troupeau qui nous suit. J'ai mal aux jambes, je ne me sens pas super bien et je me fixe pour objectif de tenir ce groupe jusqu'à Plan Lachat. Trop ambitieux, je lâche à la vue du chalet.
Nouvel arrêt pour remplir mes bidons d'eau fraîche, juste avant d'entamer la seconde partie du Galibier, la plus difficile. Le soleil est masqué. L'air est plus frais. Je repars en essayant de maintenir une vitesse à 2 chiffres. Un chalet propose la vente de Beaufort pour 13,95€. J'y ferai bien une halte gastronomique... Quelques gouttes de pluie viennent s'écraser. Cela fait du bien mais j'espère que cela ne va pas durer. Je redoute les descentes sur routes humides. L'averse très légère n'aura duré que 5 minutes.
Soudain une nouvelle crampe m’irradie la cuisse gauche et m'oblige à un nouvel arrêt juste à hauteur d'un camping-car stationné là. J'hurle de douleur. Le brave type du camping-car se précipite et me propose de l'eau fraîche. Je discute quelques instants, il tente de me remotiver. Le reste de l'ascension ne sera qu'une suite de crampes et d'arrêts. Le sommet du Galibier devait être magique avec ses paysages enneigés, ses ruisseaux qui traversent la route... Il sera un enfer.
Encore quelques mètres et j'atteindrai le toit de la Marmotte. « Un petit sourire » me demande le photographe, je lui réponds «elle va pas être belle celle-là ». J'ai le moral à zéro.
Nouvel pause au ravito des chasseurs alpins. Il y a foule. Je dois envoyer un message à ma femme pour lui dire que je viens d'atteindre le Galibier, afin qu'elle puisse estimer mon heure d'arrivée: « 13h30, je suis au galibier, je suis pas certain de finir ». Nouveau remplissage des bidons et je me jette dans la descente, après avoir mis les manchettes. Manchettes qui deviennent très vite inutiles car le soleil est bien présent de ce coté du col.
Virages propres comme à l'entraînement: extérieur, corde, extérieur, relance. Impec. Je double de nombreux coureurs je me sens bien mieux. Le lautaret: la stèle Henri Desgrange, la bergerie qui m'a t-on dit est en rénovation depuis plusieurs années.
La pente est moins raide et il faut désormais pédaler pour avancer, de nouveau on me double. Je m'accroche à un petit groupe. Très vite les tunnels dont le premier est très mal éclairé. Je n'ai plus la présence d'esprit d’ôter mes lunettes. Je subis. La chaleur est étouffante. Je ne regarde plus le paysage, juste la roue de celui qui me précède. Petite bosse je décroche puis je m'accroche au groupe suivant.
Les panneaux annoncent Bourg d'Oisan, et je me demande si je vais tenter l'ultime ascension. Une ligne droite, une route plane. Un hollandais mène le petit groupe. Je suis en seconde position et je n'ai ni l'envie ni la force de prendre un relais. On roule à allure correcte. Soudain, le hollandais tourne dans un parking pour un ravitaillement « pirate » privé. Je me retrouve en tête. Je décide de rouler un peu en espérant un coup de main, mais personne n'est en mesure de le faire. Je finis par me relever, la vitesse chute, personne ne veut rouler pour autant. Il en sera ainsi pendant les deux derniers kilomètres qui nous mènent au pied de l'Alpe d'Huez.
Je tourne à droite, dernier ravitaillement: un verre de coca, un morceau de banane, une compote. Je tergiverse: je monte ou je ne monte pas ? Je prends le téléphone: « Je suis au pied de l'Alpe, j'essaye de monter mais je ne suis pas certain d'y arriver », « Fais comme tu peux, si tu as le moindre problème je vais te chercher ». Je raccroche en pestant d'avoir oublié de demander la place d'Eric qui doit être arrivé depuis bien longtemps.
L'Alpe d'Huez est difficile en temps normal, mais avec 160km dans les pattes, et une chaleur aussi intense qu'aujourd'hui je me demande comment je vais bien y arriver. Virage 21, ça passe, virage 20 aussi. Le compte à rebours est en route. La vitesse est lente, 7 ou 8 km/h. Beaucoup de cyclistes sont arrêtés, allongés. J'ai l'impression qu'il y a plus en difficulté que moi. Je me mets debout sur les pédales, 9 km/h ... 10 km/h ... 0km/h/ : je suis de nouveau à l'arrêt : crampe.
Le reste de l’ascension ne sera qu'une succession de crampes.
Les premiers bâtiments de l'Alpe d'Huez sont en vue, plus que 2 kilomètres avant la délivrance. La photographe me dit « voilà qui est mieux » lorsque je trouve la force de me mettre en danseuse.
Plus que 200 mètres : « il est là! il est là ! C'est David ! ». Eric, Stéphanie, Lola et Gaël m'accueillent pour le dernier effort. J'arrive à faire un semblant d’accélération pour franchir la ligne d'arrivée un peu avant 16h00 (9h23 temps officiel sans la descente du glandon qui était « neutralisée »), 8h44 de roulage.
« Plus jamais », les nerfs lâchent et je pleure. Je suis allé au bout de moi-même.
48h après cette première et difficile marmotte, j'ai déjà tiré un bilan, et je pense connaître quelques pistes de travail pour la Marmotte 2011. Et oui je ne vais pas rester sur ce demi échec, non !!


Commentaires
Bravo... pour cette marmotte... Tout le monde dit "plus jamais" à l'Alpe, mais tu verras, tu y reviendras ;)
bon courage pour 2011 ;)
Je l'ai déjà en te cette marmotte 2011 ... Vivement décembre pour les inscriptions !
Bravo, on vie ta course en te lisant, il faut un sacré mental pour faire ca, chapeau.... bisous